« Pour bien écrire il faut bien lire », disait ma grand-mère, qui devait sans doute l’avoir lu quelque part1. Alors je lis — plusieurs dizaines d’articles par jour, deux ou trois journaux par semaine, quelques magazines par mois. Et puis une petite cinquantaine de livres cette année.

Halte au fichage. La rubrique « Lectures » de Zinzolin n’est définitivement plus exhaustive. Toutes les lectures ne méritent pas d’être retenues, et même si c’était le cas, j’écris moins vite que je lis. Je ne me résous pas à publier ma critique du Château de Barbe-Bleue, qui conclut la trilogie policière de Javier Cercas, parce que je ne suis pas certain d’avoir bien conclu cette longue méditation sur le mensonge à l’heure des « intelligences » dites artificielles. Je ne suis pas encore inquiet : s’il m’a fallu neuf mois pour reprendre la lecture d’Alegría de Manuel Vilas, je peux laisser passer quelques mois supplémentaires avant de reprendre la critique de son compatriote.

La parité sans y penser. Ma bibliothèque est majoritairement masculine, plus encore depuis que j’ai retrouvé mes caisses de « classiques », mais mes achats et mes lectures sont parfaitement paritaires. Je ne crois pas dans l’essentialisme qui voudrait qu’un autre genre produise un autre genre de littérature, mais il ne fait aucun doute que la diversité des expériences fait la diversité des écritures. Pour ne citer qu’un seul exemple : le fossé entre l’approche de Jeff Jarvis, qui collectionne les clichés sur Gutenberg en paraphrasant des recherches superficiellement scientifiques (la paresse intellectuelle des mecs qui se laissent porter par leur privilège), et celle d’Ursula Franklin, qui prouve trois fois chacune de ses assertions sur les effets sociaux des technologies avec une bibliographie conséquente (la charge de la preuve pesant sur les femmes qui doivent encore et toujours faire la place qui ne leur revient toujours pas), ne pourrait être plus béant.

L’œuvre à l’envers. Je reste surpris d’avoir sérieusement cru qu’Une offrande à la tempête suivait Le gardien invisible sans passer par De chair et d’os. J’étais vraiment séduit par l’idée d’une longue ellipse entre deux tomes pour faire avancer le mystère à mesure que Dolores Redondo réparait ses omissions, mais non, elle s’est contentée d’étaler une intrigue finalement fort convenue sur 1 500 pages. Pire : la pauvre inspectrice Salazar n’est qu’une Clarisse de pacotille, une potiche victime de ses pulsions libidinales, une femme fictive sacrifiée par une femme de fiction. Quel gâchis.

Les bons et mauvais profs. Je regrette d’avoir acheté Réimaginer nos interactions avec le monde numérique et Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology sur mon Kindle, je n’aurais même pas eu le plaisir de jeter les tannées de Wendy E. Mackay et Chris Miller à la poubelle. Je regrette d’avoir acheté Ametora: How Japan Saved American Style, About Time: A History of Civilization in Twelve Clocks et Broad Band: The Untold Story of the Women Who Made the Internet sur mon Kindle, je n’aurais pas le plaisir de croiser W. David Marx, David Rooney et Claire L. Evans chaque fois que je passe devant ma bibliothèque.

La belle et Macbeth. C’est un récit : 84 Charing Cross Road possède le souffle et l’humour qui manque à Profession romancier, Helene Hanff m’est infiniment plus sympathique que Haruki Murakami, mais les deux partagent le même amour pour la littérature. Conté par un idiot : j’ai toujours pensé que Maurice Moss jouait Richard Ayoade plutôt que l’inverse et Ayoade on Top prouve que j’avais raison. Plein de fracas et de furie : Doug Peacock est un écologiste au sens américain du terme, c’est-à-dire qu’il traverse les déserts immémoriaux en pick-up et dérange des sanctuaires précolombiens pour fanfaronner en zone militaire. Et qui ne signifie rien : Rebecca F. Kuang voudrait marquer son époque, mais Yellowface n’est rien de plus que le produit de son temps. (Bref, lisez Tomorrow, and Tomorrow, and Tomorrow.)

Dessiner le monde. Les grands carnets de Norman Foster m’ont beaucoup touché, au point que j’ai refait la maquette de Zinzolin dans un carnet A4+, mais je dois dire que j’aurais moins apprécié l’exposition que le centre Pompidou lui a consacrée sans le catalogue. En faisant mon propre retour vers Futura, je me pose beaucoup de questions sur l’écriture et son dessin, comprenne qui pourra.

Le moment asiatique. La littérature asiatique me rappelle le confort (tout relatif) des années fac, mais hormis quelques livres japonais, j’avais pratiquement déserté le continent. Zhang Yueran m’aura fait redécouvrir la littérature chinoise avec une pépite de 160 pages et Hwang Bo-reum la « fiction réparatrice » coréenne, je dois dire que cela me donne envie de voyager.

Une année Quichotte. Puisqu’il ne reste rien d’autre à faire que de combattre des moulins, c’est le moment parfait pour re-re-lire le Quichotte, sans la pression d’un quelconque examen.


  1. C’est peut-être une réminiscence de la vingt-neuvième thèse « sur l’Internationale situationniste et son temps » de Guy Debord : « pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. » (in La Véritable Scission dans l’Internationale, Paris, Champ Libre, 1972). ↩︎