À quoi bon prendre des résolutions, si c’est pour prendre les mauvaises ? Au début de l’année, je préfère me soulager du poids du passé plutôt que d’anticiper un futur qui vient toujours plus vite. Rien ne sert de m’encombrer des courriers envoyés, des factures payées, des articles publiés, des épisodes du podcaaast enregistrés, des photographies développées, tant que je peux les retrouver. Ces fichiers transitoires sont archivés dans un dossier annuel, et les dossiers des années précédentes progressivement déplacés sur des supports de stockage « froid »1.

Après avoir supprimé les flux RSS visiblement abandonnés de mon agrégateur favori2, j’ai abandonné quelques podcasts que j’écoutais encore par habitude plus que par enthousiasme, par nostalgie plus que par conviction. Back to Work n’est plus un podcast sur les affres de la productivité depuis longtemps, 99% Invisible n’est plus que l’ombre de lui-même depuis son acquisition par Stitcher, Hodinkee Radio a beaucoup souffert du départ de Stephen Pulvirent, et je me suis lassé d’une demi-douzaine de podcasts qui n’ont rien à se reprocher.

Qui prend encore la peine de purger son historique de navigation ? Qui sait que l’on peut supprimer d’un clic tous les articles archivés dans Instapaper ? Ces informations sont passablement inutiles, mais pèsent sur ma conscience, « regarde toutes les bêtises que tu as préféré lire à la place de ces articles fouillés ». Pour la même raison, je supprime chaque année les brouillons que je n’ai jamais publiés. Les bonnes idées finiront par revenir m’inspirer, et les mauvaises ne reviendront pas me hanter3.

À l’inverse et pour finir, j’ai créé les notes qui me suivront tout au long de l’année, comme celle des mots que j’ai découverts, mais pas celle où je consigne le journal de mes activités personnelles et professionnelles. J’ai préféré acheter un Traveler’s Notebook, comme s’il me fallait une excuse pour éteindre mes écrans et remplir mes stylos d’encre violette. Le bruit de la plume qui gratte sur le papier me manque, et ce grand ménage peut être vu comme une forme d’exorcisme numérique. Ce n’est pas une résolution, mais…

Lentement mais musicalement. Retrouvez la bande-son électro-jazz de « Lentement » sur Apple Music et sur Spotify. Après une édition très électro le mois dernier, la sélection est plus jazzy ce mois-ci, le nouvel (et superbe) album de Dhafer Youssef me donnant l’occasion d’apporter une touche arabisante. La playlist est encadrée par deux merveilleuses anomalies : « LOVELY » des Skamotts, dont l’énergie m’a fait sortir de la dépression hivernale, et le très funky « Serve Somebody », qui fait une parfaite bonus track.

Ici

Les rumeurs sur la mort des narrateurs de livres audio sont grandement exagérées, parce que la presse généraliste (et même une grande partie de la presse spécialisée) est absolument incapable de prendre les technologies génératives pour ce qu’elles sont. D’une certaine manière, c’est le thème de l’épisode du podcaaast qu’Arnaud et moi avons consacré à ChatGPT, avant de chambouler l’ordre habituel pour conseiller le pauvre Tim Cook qui a réduit son salaire de moitié :

Je ne suis toujours pas certain de savoir pourquoi, vraiment pourquoi, je prends des façades en photo, comme un fossoyeur de la ville oubliée. En attendant, je continue à écouler (trop lentement) mes archives :

J’ai toujours été fasciné par les spécimens de la fonderie Deberny & Peignot, absorbée par la fonderie Haas en 1974, et particulièrement par les « satellites » de la police Europe, qui n’est autre que l’édition française de la fameuse police Futura. J’ai relu Never Use Futura en finissant The Real World of Technology, un ouvrage de technocritique qui semble parler des réseaux sociaux et d’intelligence artificielle, alors qu’il a été écrit en 1989 :

Ailleurs

Écrire avec les « intelligences » dites artificielles, un drame en cinq actes. Premier acte : Futurism révèle que Cnet utilise des « technologies d’automatisation », c’est-à-dire des générateurs dopés à l’« intelligence » dite artificielle, pour rédiger des articles traitant du secteur financier. Depuis son acquisition par Red Ventures, un groupe de « presse » financé par des fonds d’investissement, Cnet est devenu un moulin à produire des contenus bourrés de liens d’affiliation :

Next time you’re on your favorite news site, you might want to double check the byline to see if it was written by an actual human. CNET, a massively popular tech news outlet, has been quietly employing the help of “automation technology” — a stylistic euphemism for AI — on a new wave of financial explainer articles, seemingly starting around November of last year.
— Frank Landy, « Cnet Is Quietly Publishing Entire Articles Generated by AI » (Futurism)

Deuxième acte : The Verge appuie là où ça fait mal à ce qui fut un concurrent. Comme d’autres titres de presse technologique ayant perdu leur boussole, Cnet court après les deniers de l’affiliation, mais au lieu de chercher à gratter les centimes de commissions versés par Amazon après la vente d’un gadget, elle préfère encaisser les centaines de dollars payés par les fournisseurs de cartes de crédit :

Red Ventures’ business model is straightforward and explicit: it publishes content designed to rank highly in Google search for “high-intent” queries and then monetizes that traffic with lucrative affiliate links. Specifically, Red Ventures has found a major niche in credit cards and other finance products. […] Various affiliate industry sites estimate the bounty for a credit card signup to be around $250 each. A 2021 New York Times story on Red Ventures pegged it even higher, at up to $900 per card.
— Mia Sato et James Vincent, « Inside CNET’s AI-powered SEO money machine » (The Verge)

Troisième acte : dès le lendemain, Cnet suspend son système de génération d’articles. « Nous ne l’avons pas fait en secret », expliquait la rédactrice en chef Connie Guglielmo, « nous l’avons fait discrètement », je cherche toujours quelqu’un capable de m’expliquer la différence. Ce qui ne veut pas dire qu’elle compte revenir en arrière :

Guglielmo said that, going forward, stories on CNET about artificial intelligence will have a disclosure that the outlet uses its own automated technologies. Red Ventures also created an AI working group spanning across multiple departments, though it’s unclear what the council has done so far — leadership noted that the Slack channel had been created.
“I just want to reassure everybody: this will pass,” Turrentine said of the media coverage in recent weeks. “It’s uncomfortable, we will get through it, the news cycle will move on.”
— Mia Sato, « CNET pauses publishing AI-written stories after disclosure controversy » (The Verge)

Quatrième acte : Cnet admet avoir dû corriger 41 des 77 articles publiés avec son générateur. Autrement dit, le titre de Red Ventures a menti plus d’une fois sur deux à ses « lecteurs » pour les pousser à s’endetter, en espérant pouvoir collecter une commission sur leur dos. Ne croyez personne qui ose affirmer qu’il s’agit d’un problème technologique. C’est un problème éthique, et ces gens n’en ont aucune :

We identified additional stories that required correction, with a small number requiring substantial correction and several stories with minor issues such as incomplete company names, transposed numbers or language that our senior editors viewed as vague. Trust with our readers is essential. As always when we find errors, we’ve corrected these stories, with an editors’ note explaining what was changed. We’ve paused and will restart using the AI tool when we feel confident the tool and our editorial processes will prevent both human and AI errors.
— Connie Guglielmo, « CNET Is Testing an AI Engine. Here’s What We’ve Learned, Mistakes and All » (Cnet)

Cinquième acte : Red Ventures craint maintenant d’être « punie » par Google, qui semble sincèrement vouloir faire la chasse aux fermes de contenu automatisé, moins pour des raisons morales que pour des raisons économiques. Puisque notre culture se fait et se défait en ligne, et que le web se résume pour beaucoup à Google, l’attaque de notre culture par déni de service est une attaque contre les fondamentaux de l’activité de Google :

But the consternation wasn’t about the ethics of providing readers with shoddy AI-generated misinformation. Instead, directors at the company expressed a profoundly cynical anxiety: that Google would notice the dismal quality of the AI’s work — and cut off the precious supply of search results that Red Ventures depends on for revenue. The company’s director of search engine optimization, Jake Gronsky, became particularly unnerved when Google acknowledged the story and issued an official response to it. “CNET and Bankrate gained a ton of unnecessary attention for their AI Content disclosure to the point that Google issued a statement,” he fretted in Slack messages reviewed by Futurism, adding ominously that Google “never does that.”
— Jon Christian, « Leaked Messages Show How CNET’s Parent Company Really Sees AI-Generated Content » (Futurism)

Rappel : Buzzfeed, jamais en reste quand il s’agit de racler les fonds de bidet, compte générer automatiquement ses infameux questionnaires. Pourquoi payer des pigistes au lance-pierre, quand on peut payer quelques sous-traitants pour concevoir une arme de distraction massive avec GPT-3 ? C’est le futur de la presse, ma bonne dame :

Our work in AI-powered creativity is also off to a good start, and in 2023, you’ll see AI inspired content move from an R&D stage to part of our core business, enhancing the quiz experience, informing our brainstorming, and personalizing our content for our audience. I’ll share more soon about the encouraging developments and new applications we are working on as AI models continue to advance. To be clear, we see the breakthroughs in AI opening up a new era of creativity that will allow humans to harness creativity in new ways with endless opportunities and applications for good. In publishing, AI can benefit both content creators and audiences, inspiring new ideas and inviting audience members to co-create personalized content. When you see this work in action it is pretty amazing.
— « Our Way Forward » (Buzzfeed)

Ou plutôt, c’est le futur de cette presse, qui a creusé sa propre tombe à la recherche du plus petit dénominateur commun. Laissons aux machines la presse de caniveau, la litanie des résultats sportifs (c’est-à-dire des résultats financiers) et des résultats financiers (c’est-à-dire des résultats sportifs), et les guides d’achat du deuxième article le moins cher de telle ou telle catégorie. Les journalistes en chair et en os continueront d’écrire ce qui compte vraiment :

The briefings, meetings, memos, proposals, timesheets and invoices, the deliverables, code and code reviews, the marketing campaigns, and analytics… Work on the screen has all been a simulation of work before AI started simulating the simulation. Time to leave the simulation of simulations to the machines. Let them print money while you focus on things that matter. Okay. But what matters, now?
— « The End of Writing » (iA)

Travailler dans le secteur des « nouvelles » technologies, un drame en deux actes. Premier acte : Amazon licencie 18 000 personnes, Google licencie 12 000 personnes, Meta licencie 11 000 personnes, Microsoft licencie 10 000 personnes, Salesforce licencie 7 300 personnes, IBM licencie 3 900 personnes, PayPal licencie 2 000 personnes, Spotify licencie 600 personnes… Cela n’a rien à voir avec les conditions macro-économiques, ou tellement si peu, mais tout à voir avec la prolifération de bullshit jobs n’ayant aucune autre raison d’être que la mise en scène de la réussite des petits chefs :

You start vanity projects and hire. You hire in people at the right job levels so your organisation has the “right” shape to it. You chase after vanity metrics about you looking good like active users rather than how useful your product is. You use your authority to subvert the promotion process so that your promo candidates get through even if they don’t deserve it. You avoid performance managing people out because every headcount matters in your quest to make the next jump. You step back from confronting your peers over toxic behaviour because you need their support for promotion. Eventually your cargo cult gets you where you want to go.
— Andy Walker, « Why the Google layoffs are about personal ambition and poor leadership » (Medium)

Deuxième acte : un journal satirique dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, et les marchés financiers repartent à la hausse, parce qu’ils croient encore en la théorie des humeurs et n’aiment rien mieux qu’une bonne saignée. Les petites entreprises licencient parce que les grandes entreprises le font, l’orthodoxie importe plus que la réalité, il fut un temps où l’on aurait brulé les voix discordantes :

Ultimately, this decision was made out of an abundance of confidence in our mission and all the work you’ve put into it. The fact is, our fundamentals are sound. Our revenue is growing. Our cash reserves are high. We are not going anywhere (except for six thousand of you, but you’ll be going there with a free login for our talent hub). The fact is, if I wanted to pay you, I could. I could even give you raises. But once again, that is not the economic reality we face. And so we must make hard choices.
— Mike Lacher, « Macroeconomic Changes Have Made It Impossible for Me to Want to Pay You » (‌McSweeney’s Internet Tendency)

Vous remarquerez qu’une certaine entreprise installée à Cupertino n’a pas licencié, mais il faut dire qu’elle n’avait pas beaucoup embauché au plus fort de la pandémie4. Je commence à me demander si les lunettes de réalité virtuelle et de réalité augmentée ne vont pas être les principales victimes du mouvement de contraction de la Silicon Valley :

The appeal and utility of all-day AR glasses is obvious. But we are obviously very far away from such devices being possible, at any price. […] My strong gut feeling is that mass-market all-day AR glasses won’t be feasible until 15 or so years after the first sensational VR goggles. They’ll require that much of, and that many, generational leaps forward: chip miniaturization, battery tech, display tech, and sensor tech.
— John Gruber, « The Billions-Dollar VR/AR Headset Question » (‌Daring Fireball)

Mes collègues viennent de finir de tester les nouveaux MacBook Pro 14 et 16”, et j’écris ces lignes sur un MacBook Air 13”. Je regrette toujours le MacBook Air 11”, qui m’a accompagné pendant des années et des dizaines de milliers de kilomètres, et qu’aucun appareil n’a jamais vraiment remplacé :

The 12-inch retina MacBook was discontinued in July 2019, and with it the smallest laptop in Apple’s lineup disappeared, leaving that seat to the 13-inch MacBook Air. Still a light, svelte Mac, but I’ve been wanting a return of a truly compact MacBook ever since the discontinuation of the 11-inch MacBook Air in late 2016.
Now that Apple Silicon allows great performance and efficiency, and a better thermal management, it would be entirely possible to manufacture a MacBook with the footprint of the 11-inch MacBook Air or the 12-inch retina MacBook without it resulting in a compromised or crippled machine. And I think it would be more appealing than yet another laptop in the 15- to 16-inch display size range.
— Riccardo Mori, « I like 11 better than 15 »

Après avoir refermé mon ordinateur, j’ouvrirai un livre. Clive Thompson rappelle « l’intérêt de posséder plus de livres que vous n’en lirez jamais », en reprenant à son compte le concept d’« anti-bibliothèque » inventé par Nassim Nicholas Taleb pour décrire l’incroyable collection d’Umberto Eco. Je préfère parler de « contre-bibliothèque », comme « contrefort », une bibliothèque qui soutient ma quête de connaissances et m’empêche d’être contenté :

The other part of an antilibrary, though, is that it makes you constantly aware that you could explore more things. By having all those books lying around unread, they trigger curiosity. Every time I walk from my bedroom desk to my bathroom I pass dozens of books I’ve never read — their colorful spines a little visual peripheral reminder that hey, I could pick them up and start reading. And sometimes I do! Particularly if I’m procrastinating on a piece of writing, grabbing an unread book and leafing through a few pages feels like a noble way to avoid doing my actual work, lol.
— Clive Thompson, « The Value Of Owning More Books Than You’ll Ever Read » (Medium)

  1. Des conteneurs dans le cloud répliqués sur des disques durs entreposés en lieu sûr et régulièrement remplacés. ↩︎

  2. Feedbin offre des options de tri des flux RSS par dernière mise à jour, que j’utilise de temps en temps pour éliminer les flux taris, et par volume, que j’utilise régulièrement pour couper les flux trop abondants. ↩︎

  3. Mon téléphone corrige « jamais publiés » par « jamais oubliés », et c’est exactement ça. ↩︎

  4. Plus précisément, elle n’a pas suffisamment embauché pour compenser les nombreux départs. Apple paye relativement mal, mais comme elle continue à payer, elle pourrait bien s’emparer des « dépouilles » de ses concurrents. (Vous m’excuserez cette métaphore de mauvais gout.) Comme une certaine presse paresseuse continue de confondre toutes les entreprises de la Silicon Valley sous le terme trompeur de « GAFA », personne ou presque n’a relevé cette distinction cruciale pour comprendre ce qui va se passer dans les prochaines années. Oh well. ↩︎