Georges Perec — Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Christian Bourgois 2020 (1982) 72 pages 978-2267032130

Il ne tient qu’à la couverture de transformer une expérience littéraire en curiosité mondaine. Le texte noir qui barrait sévèrement le fond, en empêchant le titre de déborder d’un cadre lie-de-vin, laisse place à une silhouette rouge sur fond bleu, librement rehaussée d’accents blancs. Le dandy perd ses socquettes et son col pour devenir un hipster à la barbe bien peignée. L’illustrateur s’appelle Gabriel Gay, je m’amuse de cette coïncidence, une de plus.

Sur la première page, comme toujours, j’écris au crayon le lieu (le site web de Cultura, depuis mon poste de travail, avec le ventilateur réglé au deuxième cran) et la date (20 juin 2022, juste après la pause déjeuner, avant de me servir un troisième café allongé) de l’achat. Le prix, aussi, sans vraiment savoir pourquoi (alors même que j’ai bénéficié d’une « carte cadeau » et n’ai donc pas vraiment payé le carton de bouquins commandés). Ma bibliothèque occupe plus de 10 000 € de mètres carrés (d’après le prix moyen de l’immobilier à Lyon) et près de 3 000 € de rayonnages (d’après la brochure de Vitsœ), je ne vais pas calculer le poids du kilogramme d’arbre mort pour me convaincre de retourner au turbin et gagner ma maigre pitance (d’après la farce qui tient lieu de barème des salaires des journalistes professionnels).

Georges Perec, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien, CB Titres. Georges Perec, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien. Georges Perec, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien, Christian Bourgois Éditeur. Je crois que je lis Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien écrit par Georges Perec, mais je ne saurais dire qui édite cet ouvrage.

ISBN 978-2-267-03213-0. 9+7+8+2-2+6+7+0-3+2+1+3+0 font 40, comme le nombre d’années depuis la parution de la première édition — chez Christian Bourgois assure un ami fort érudit — et la mort de Perec.

La première page de texte porte le numéro 9, le dernière page de texte vient après celle qui porte le numéro 64. Perec omet le point final, la fantaisie littéraire rejoint le désordre mathématique.

« D’un car de touristes une Japonaise semble me photographier » : peut-on retrouver cette photo ? Peut-on l’écrire, faute de pouvoir la décrire ?

Perec dit ne pas remarquer « que des voitures se garent » au pied du café de la Mairie. Je suis étonné qu’aux abords d’une place parisienne des années 1970, il ait pu remarquer autre chose que des voitures qui se garent.

Il est 22 h 30, il fait encore 30 degrés, une goutte de sueur menace de tomber sur la page 36. (Fatigue.)

Si les pervenches sont aubergines, les policiers sont-ils concombres ?

Le 86 suit le 63 qui précède le 70, avant qu’un 87 s’intercale entre deux 96. Je me souviens du 21 que l’on prenait à la Sorbonne pour rejoindre la bibliothèque Richelieu, du 89 que j’attrapais au jardin du Luxembourg pour rentrer à Dantzig par la rue des Morillons, du 62 que j’aimais prendre pour avoir le temps de lire entre la porte de Saint-Cloud et Tolbiac en serpentant dans le quartier qui m’a vu naitre, et du 601 qui me fera toujours l’impression d’un corbillard.

Quand nous étions enfants, nous comptions les 2CV vertes qui vrombissaient encore dans les rues parisiennes, sans savoir que nous imitions Perec. J’ai gardé cette habitude, mais il m’est de plus en plus difficile de tenir le compte.

Je bois une chicorée au moment où Perec boit « un vittel », au masculin et sans majuscule, en quoi cela transforme-t-il la lecture ?

Un nourrisson braille à l’heure où les coqs réveillent la campagne. Les hurlements d’une adolescente indisciplinée résonnent depuis l’autre bout de la résidence, la voisine d’en face que j’imagine être une institutrice sans avoir la moindre preuve de ce que j’avance ferme sa fenêtre, les filles du dessus ont terminé leur petit déjeuner et descendent l’escalier du duplex quatre à quatre. Un garçon remonte les bretelles de son cartable pour se donner le courage d’aller à l’école, son petit frère saute à pieds joints dans une flaque laissée par l’orage, maman lève les bras au ciel encore lourd. Je décide que la petite fille décrite par Perec a bien été kidnappée.

Le ciel s’épaissit, et l’air aussi, alors que la pluie s’annonce. Je vais aller compter les parapluies, tiens