Vanessa Jérome — Militer chez les Verts

Presses de Sciences Po 2021 306 pages 978-2724627558

Tacite voire déniée, la rétention d’informations qui concernent le fonctionnement du parti est au principe du premier rite d’institution.

Militer chez les verts n’est pas seulement le résultat d’une enquête sociologique, parce que Vanessa Jérôme n’est pas seulement une chercheuse associée au CEESP de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. C’est aussi une clé de déchiffrement d’un parti qui refuse de former ses membres, comme peut en témoigner la militante écologique que fut Vanessa Jérôme.

Au fil de chapitres entrecoupés de portraits plus ou moins bien anonymisés, la politiste dessine les contours d’une « intersectionnalité verte ». Qu’ils viennent de la petite bourgeoisie vaguement catholique, des luttes féministes, de l’écosocialisme, ou encore des associations antiracistes, les écolos se retrouvent dans leur expérience d’un « habitus minoritaire ».

Je ne connais aucun « écolo », je ne connais que des « écolos et ». C’est la singularité de ce « petit parti aux grandes idées », qui l’expose à toutes les attaques, mais lui confère une richesse inépuisable. Militer chez les verts met des mots sur ce sentiment — j’ai plus appris sur l’histoire et les pratiques d’EELV en 300 pages qu’en 18 mois de militantisme !

Notes

Le problème de l’écologie des gestes individuels :

Mais adressées à partir de points de vue dominants du monde social à des citoyens/consommateurs qu’il s’agissait de responsabiliser, les invitations à économiser les ressources naturelles, à trier les déchets, à jardiner ou à consommer moins et mieux, ont manqué l’objectif d’écologiser la société tout entière. Elles ont même souvent servi à stigmatiser les citoyens des classes populaires dont les pratiques sobres, produits mêlés d’héritages familiaux et de précarités, sont d’autant moins considérées comme des vertus que les intéressés ne les perçoivent eux-mêmes pas toujours comme telles. Alors que ces citoyens sont les premières victimes des injustices environnementales, leur participation à la définition et à la légitimation de l’écologie a ainsi été reportée à plus tard.

Le fond catholique de l’écologie politique :

Tout d’abord, bien que nombre des pionniers de l’écologie soient protestants, ou que quelques militants soient issus de familles juives communistes, les verts ont en majorité été socialisés dans des familles participant aux nombreuses activités offertes par les paroisses catholiques (catéchisme, chorales, activités sportives, culturelles ou d’entraide, groupes de parole dans les aumôneries, etc.). Certains ont fait partie, parfois jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, d’organisations de jeunesse réputées pour encourager le goût à la vie collective et contribuer à l’apprentissage précoce du rôle de dirigeant : scouts, Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC)… Si le poids du catholicisme n’apparaît pas d’emblée – les militants ne se disent pas catholiques, manière de cacher leur appartenance pas toujours distanciée ou ancienne à une institution dont les valeurs sont contradictoires avec les positions libérales des Verts en matière de mœurs ou d’acter, a contrario, qu’ils ont depuis longtemps rompu avec elle – il n’est pas un fait anodin. Pour reprendre les mots de Jacques Lagroye, « l’acquisition des attitudes politiques est inséparable de celle des attitudes morales » : il ne fait ainsi nul doute que cette socialisation religieuse peut être considérée comme une forme euphémisée d’éducation politique et qu’elle pèse d’autant plus qu’elle est largement déniée sur le façonnage des dispositions militantes et des orientations politiques.

Un parti en reconstruction permanente :

Mi-phénix mi-caméléon, le parti vert se reconstruit sans cesse. Conservant ses principes fondateurs et l’essentiel de ses règles de fonctionnement malgré les transformations de ses instances, il déjoue depuis près de quarante ans les pronostics de ses thuriféraires. Il fait ainsi fructifier, avec plus ou moins de succès, son statut de petit parti de gouvernement et offre à ses membres de tirer des profits spécifiquement politiques de leur engagement. Ouvert aux profils qui symbolisent l’air du temps, il donne à chaque génération d’altruistes, d’insoumis et de spécialistes l’occasion de faire vivre les ambitions politiques qu’elles nourrissent au nom de l’écologie et de leur prétention à faire de « la politique autrement ». Contrairement à ce que l’on entend parfois, cette dernière n’est pas ici la preuve d’une relation distanciée ou novice à la politique mais l’expression du rapport paradoxal que les écologistes entretiennent à l’égard du pouvoir tel qu’il se conquiert et s’exerce dans le cadre de la Cinquième République. À la fois cause et conséquence du caractère (encore ?) fragile et incertain de leur succès, ce rapport est surtout le produit des socialisations des militants et de leurs manières de politiser le fait d’être, de se reconnaître et d’être reconnus comme écologistes. C’est ainsi vers ces dernières qu’il faut désormais tourner le regard.

De l’importance (et de la tyrannie) du groupe local :

Déterminantes, les particularités de chaque groupe local influencent d’autant plus l’insertion des nouveaux adhérents que le fonctionnement régionalisé et complexe du parti les oblige à multiplier lectures, contacts et démarches, le plus souvent par voie informatique. Peu prompts à s’interroger sur la fracture numérique et ses conséquences sur le recrutement militant – dans ce monde d’écologeeeks, un adhérent qui ne dispose pas d’un ordinateur et d’une bonne connexion internet aura toutes les peines à s’intégrer –, les verts invitent les entrants à plonger dans l’univers dématérialisé du parti : sites web des groupes locaux, des groupes d’élus dans les collectivités territoriales et des commissions thématiques, guides d’accueil en ligne, newletters, réseaux sociaux, listes de discussion nationales, régionales, départementales, de courant, intercourants, dédiées aux élus…

Le militantisme comme « potentialisation » des violences :

Contrairement à plusieurs hypothèses formulées, qui supposent que les individus s’engagent au parti vert pour revaloriser leur identité sociale, les adhérents expérimentent ainsi, en militant sous l’étiquette verte, un processus spécifique de dévalorisation, d’infériorisation et de disqualification. Celui-ci se combine, par ailleurs, avec les injures auxquelles doivent déjà faire face les adhérents qui s’identifient comme personnes LGBT, prostituées, toxicomanes… Militer à EELV potentialise ainsi les violences, d’une manière particulière.

Le triptyque fondateur de l’écologie politique :

Les nouveaux adhérents découvriront ainsi, par exemple, le « triptyque fondateur » de l’écologie politique tel qu’il a été formalisé par Alain Lipietz à partir de la relecture des valeurs fondatrices de la République française : La liberté devient autonomie, capacité de maîtriser sa propre trajectoire à l’échelle de l’individu ou du groupe constitué ; l’égalité devient solidarité, rapport conscient et réflexif de chacun à tous les autres ; la fraternité devient la responsabilité de chacun envers tout et devant tous, prise de conscience des conséquences pas toujours maîtrisées de ses propres actes, à l’autre bout du monde et pour les générations futures. ou la série des « 45 propositions » : celles « pour favoriser l’égalité femmes-hommes dans la vie locale » formulées par la commission « Féminisme » en amont des élections municipales de 2020, et celles pour « Penser le monde d’après » formulée en avril de la même année dans le cadre de la pandémie de Covid-19.

La mise en scène de l’engagement :

Parce qu’elle confronte les militants verts à de nombreuses incertitudes et délicatesses, cette écologisation les conduit souvent à mettre en scène, avec sens de l’autodérision et de l’autocritique, les heurts et malheurs de la condition humaine verte. Ils font par exemple grand cas de la perplexité qui les saisit au moment de préférer, au nom du critère local de production et de la lutte contre l’effet de serre, un fruit de saison, même non biologique, à un fruit cultivé selon les critères biologiques mais acheminé par avion, au nom de la santé et du soutien au commerce équitable. Autant de paramètres qui montrent la « complexité » et le « caractère systémique » du paradigme vert, et qui compliquent la vie quotidienne des militants avant de les rendre fiers d’appartenir à une communauté qui se distingue par ses efforts, sa quête d’idéal et sa capacité à rire de ses contradictions – au point de faire de cette dernière l’un des éléments constitutifs de l’entre-soi militant.

Se complaire dans la bataille culturelle :

Si Sylvie Ollitrault souligne à raison l’incapacité des écologistes à occuper, dans l’espace social, le rôle de « constructeurs d’identité collective », il n’est pas sûr que cette sorte d’échec apparent ne serve pas, en réalité, le discours de distinction et de démarcation des Verts. Producteurs « dominés » de normes sociales, ils sont crédibles dans leur prétention à être et à représenter l’avant-garde, ce qui peut s’avérer contraignant. Obligation leur est ainsi faite de surenchérir en pratique afin de conserver cette position dans un espace politique et social par ailleurs relativement dynamique. De ce fait, chaque fois qu’une pratique se généralise, les militants verts en pointent les désavantages résiduels ou les insuffisances, et en prônent une nouvelle.

Les listes « vertes et ouvertes » :

À défaut de règles précises et pérennes, quelques grands principes structurent néanmoins la sélection des candidats à EELV : celui de subsidiarité, qui veut que ceux-ci soient désignés par la structure du mouvement qui correspond au niveau de compétence de l’assemblée dans laquelle ils vont siéger (l’échelon partisan supérieur n’est que le garant du respect des procédures démocratiques) ; celui du respect du principe de parité tel qu’il a évolué dans le parti et tel qu’il s’est, par ailleurs, imposé dans la loi française depuis 2000 ; celui du respect des minorités internes qui permet que chaque motion, quel que soit son score au niveau territorial considéré, puisse obtenir des élus ; enfin, celui de la présence, parmi les sélectionnés, de candidats issus de la « société civile » ou de formations partenaires – par exemple Génération écologie (GE) aux législatives de 1993 ; GE, CAP 21, Génération·s, le Mouvement des progressistes et AEI pour les municipales de 2020. Soucieux de démontrer leur volonté d’ouverture, les Verts ont en effet toujours composé des listes « vertes et ouvertes », et ce, d’autant qu’il n’y a pas toujours assez de candidats dûment encartés pour que le parti se présente seul à toutes les élections et sur tous les territoires.

Heurs et malheurs des jeunes écolos :

Les noms de plusieurs ex-secrétaires fédéraux ou membres de l’exécutif fédéral (Karima Delli, Marie Toussaint ou encore Marine Tondelier*) font ainsi la fierté de militants qui ne saisiront pas toujours qu’il est désormais temps pour beaucoup d’anciens de passer sous silence, dans les biographies qu’ils reconstruisent déjà, ce moment d’engagement qui allonge leur CV alors qu’il est de bon ton de paraître « nouveau » et de conjurer les remarques stigmatisantes sur ceux qui n’ont jamais rien fait d’autre que de la politique. Cette forme de prise de distance marque par ailleurs l’effet de professionnalisation douce, voire déniée, qui signe l’appartenance à ce mouvement de jeunesse qui cultive, à l’image du parti, sa critique des formes les plus institutionnalisées de l’activité politique.