Jorge Luis Borges — Fictions

Gallimard 2018 (1944) 208 pages 978-2072798153

Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire.

Lors de ma première lecture, j’avais été fasciné par « La bibliothèque de Babel », comme tous les adolescents, je suppose. Ce recueil est aussi fractal que la bibliothèque toute entière, parce que chaque nouvelle est la distillation parfaite de catalogues perdus ou prochains, et tout aussi fantas(ti)que, parce que ces catalogues regorgent d’ouvrages qui existeraient si les œuvres de Borges n’existaient pas.

Cette fois-ci pourtant, j’ai lu et relu « Pierre Ménard », surement grâce à Carlos Fuentes. Rien n’est surréaliste dans l’idée que le copieur de Cervantes devienne le véritable auteur du Quichotte. À travers les extraits que je relève, le « lecteur attentif » que je suis ne crée pas seulement une nouvelle œuvre, mais bel et bien un nouvel auteur.

Borges m’écrit, et pas vous, ou pas maintenant. Borges m’écrit, et j’écris Borges, qui n’est plus tout à fait le seul auteur des Fictions. Chaque livre est cette « sorte de palimpseste » qui laisse transparaitre les traces de ses milliers d’auteurs, et pressent les « conséquences stimulantes et imprévisibles » des futures écritures.

Je me demande ce qui attirera mon attention lors de la prochaine relecture. Je ne serai vraiment plus jeune, mais pas encore tout à fait vieux, comme Borges l’était lorsqu’il a compilé ses nouvelles. L’âge parfait pour réécrire les Fictions, en somme.

Notes

p. 44-45 :

Il ne voulait pas composer un autre Quichotte — ce qui est facile — mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient — mot à mot et ligne à ligne — avec celles de Miguel de Cervantes. […] La méthode initiale qu’il imagina était relativement simple. Bien connaître l’espagnol, retrouver la foi catholique, guerroyer contre les Maures ou contre le Turc, oublier l’histoire de l’Europe entre les années 1602 et 1918, être Miguel de Cervantes. Pierre Ménard étudia ce procédé (je sais qu’il réussit à manier assez fidèlement l’espagnol du XVIIe siècle) mais il l’écarta, le trouvant trop facile. Plutôt impossible, dira le lecteur. D’accord, mais l’entreprise était a priori impossible, et de tous les moyens impossibles pour la mener à bonne fin, celui-ci était le moins intéressant. Être au XXe siècle un romancier populaire du XVIIe lui sembla une diminution. Être, en quelque sorte, Cervantes et arriver au Quichotte lui sembla moins ardu — par conséquent moins intéressant que continuer à être Pierre Ménard et arriver au Quichotte à travers les expériences de Pierre Ménard.

Je ne saurais dire pourquoi cette phrase m’enchante, p. 160 :

Hadik avait dépassé la quarantaine. En dehors de quelques amitiés et d’un grand nombre d’habitudes, c’était l’exercice problématique de la littérature qui faisait toute sa vie ; comme tout écrivain, il mesurait les vertus des autres à ce qu’ils réalisait et demandait aux autres de le mesurer à ce qu’il entrevoyait ou projetait. Tous les livres qu’il avait donnés à l’impression lui inspiraient un repentir complexe.