Je pourrais dire qu’Arnaud Viviant est un piètre écrivain et un pire critique, mais ce serait l’envie de faire un bon mot qui parlerait. Piètre écrivain, il l’est sans doute. « Encore désolé pour le désordre de ma pensée », dit-il d’entrée de jeu, comme si la confession appelait nécessairement l’absolution. Son écriture n’est qu’une boursoufflure qui menace à tout moment de rompre :

Voilà désormais quinze ou vingt ans que je lis de manière professionnelle qui cherche autant que faire se peut à ne jamais s’écarter du plaisir de lire (à ne pas sombrer comme disait Thibaudet qui n’est décidément plus de notre temps dans « le devoir conjugal » de lire) deux bonnes centaines de livres par an comme un Casanova « suffrage à vue » de la lecture.
— Arnaud Viviant, Cantique de la critique (p. 71)

Viviant ne rate pas une occasion d’en faire trop : « quinze ou vingt » plutôt que dix-sept, la locution adverbiale « autant que faire se peut » venant perturber la lecture de la proposition relative, l’incise renfermant elle-même une proposition relative, « deux bonnes centaines » plutôt que 218, la citation utilisée comme adjectif… Pfui ! Une fois ou deux c’est amusant, surtout quand c’est bien fait, mais c’est tout du long et c’est rarement le cas. Boileau n’avait pas tort.

La « tentative d’acupuncture théorique » promise arrive après quelques chapitres d’une longue introduction lardée de saillies contre les blogueurs qui se piquent de critique. Cela n’a rien à voir, promis-juré-craché, avec le fait que l’un d’entre nous s’en soit pris aux œuvres de Viviant il y a bientôt vingt ans :

Du fait que la critique doit être rémunérée même chichement (mais redevenons l’ordre mendiant de la littérature qu’au fond nous avons tou- jours été en dépit de quelques fastes décennies ; en 1840, Balzac se plaignait déjà que le salaire d’un critique fût réduit « à la solde d’un sous-lieutenant de zouave »), il appert que les blogueurs ne sont pas des critiques. Il est assez constant du reste qu’ils affirment leur mépris pour « cet eunuque bavard exerçant la noble profession de critique » comme l’affirme l’un d’entre eux Juan Asensio) en poussant toujours plus loin la fameuse métaphore de l’impuissance. Or dans le déjà vieil océan d’Internet, les blogueurs sont comme Robinson Crusoé qui soliloquent dans l’attente de l’oreille compatissante d’un quelconque Vendredi. Leur écriture masturbatoire finit par être pénible à regarder, leur liberté sent le renfermé, c’est-à-dire la solitude. N’étant limités ni dans l’espace ni dans le temps, la plupart s’épanchent, radotent et ratiocinent. Très vite d’ailleurs, la majorité d’entre eux dénigrent et délaissent l’actualité littéraire sur laquelle ils n’ont aucune prise pour se faire guide touristique des grandes œuvres du passé, les châteaux de la Loire de la littérature. Le plus souvent pour en arriver à des conclusions défuntes telles que « le temps des livres est passé » au même titre que celui des châteaux.
— Arnaud Viviant, Cantique de la critique (p. 30-31)

« Plus écrivain taré qu’écrivain raté », conclut le critique pas rancunier pour deux sous1, « le blogueur estime que la gratuité de son geste est en soi l’expression d’une richesse. » Me voilà rhabillé pour l’hiver, heureusement qu’il fait froid. Ces relents rances accentuent le parfum frelaté des tentatives d’écriture inclusive, trop ostentatoires pour ne pas être suspectes, comme le maladroit « celleux » qui revient régulièrement. Viviant est un vieux con, ce n’est pas une insulte dans ma bouche de « connard de service », et comme tous les vieux cons, il veut (faire) croire qu’il est resté jeune2.

« Ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très bien, écrivent mal », disait Buffon dans son discours sur le style. Je ne suis pas certain qu’il parle « très bien » dans « Le masque et la plume », je suis persuadé qu’il pourrait écrire mieux. Station Goncourt le prouve : il est moins encombré de l’envie pathologique de faire un bon mot, plus introspectif mais moins égocentrique, plus écrit sans être moins oral, le risible devient lisible. Entre les deux, Viviant est devenu psychanalyste. CQFD.

Piètre écrivain, donc, mais pire critique ? Viviant est agaçant, exaspérant, horripilant, mais aussi touchant. Il aime la littérature comme on aimait la bouffe, comme on aimait la musique, comme on aimait le sexe, avant que chacun ne devienne le critique de son prochain et que tous les avis se valent, avant que notre culture ne refuse d’en faire une. Pas parce que ça fait des vues sur un écran3, que c’est l’économie de la réaction, mais parce que ça fait des images dans la tête, que c’est la dépense des émotions.

Quand les images sont précises, ciselées, aveuglantes dans leur clarté ou lumineuses dans leur noirceur, c’est de la bonne littérature. Quand les images sont floues, emmêlées, dégoulinantes de sucre ou encroutées de sel, c’est de la mauvaise littérature. Miracle de l’écriture, la poésie la plus abstraite peut former les images les plus précises, les collections d’épithètes des imitateurs de Proust déforment souvent les images les plus floues. Viviant aime la littérature, ça oui, et déteste plus encore ceux qui contribuent à son avilissement. Je crois que malgré tout, j’aime bien Viviant.

Notes

La critique dont nous allons parler ici, celle qui s’exprime au jour le jour, sans recul, dans les dif- férents médias qui existent, y compris Internet, est révolutionnaire en cela qu’elle s’exprime toujours la tête sur le billot. Il n’y a pas de postérité pour elle au-delà de sa parole présente, vivante. Disons-le autrement: dans l’ordre du journalisme auquel elle appartient, la critique se préoccupe plus d’avènement que d’événement, d’où sa très trouble noblesse.
— Arnaud Viviant, Cantique de la critique (p. 18)
Pour régler cette question du goût et du plaisir, il faudrait alors peut-être entrer un instant, à nos risques et périls, dans une psychocritique de la critique. Qui est aujourd’hui cet homme ou cette femme qui accepte de lire des mauvais livres une bonne partie de sa journée pour une maigre récompense sociale et financière ? Peut-être quelqu’un qui a décidé d’inverser les polarités du loisir et du travail comme le fait le sadomasochiste avec la douleur et le plaisir, qui s’est placé de l’autre côté de la société et de son délire effréné de production et de création, afin de subsister dans les plaines enfantines de la récréation et de la délectation plus ou moins morose.
— Arnaud Viviant, Cantique de la critique (p. 121)

La fabrique du Zemmour :

Le polémiste est la version grimaçante du critique. Il est Lamartine qui ne serait pas devenu député, il est Sainte-Beuve qui ne serait pas devenu sénateur, il est Léon Blum qui ne serait pas devenu Léon Blum. Là où le critique défend une littérature politique, le polémiste essaie de fabriquer une politique littéraire, un roman national qu’il n’a pas su écrire mais dont il brandit l’esquisse du plan à la télévision en brail lant des invectives. Si la critique repose sur le goût, la polémique est avant tout la prononciation d’un dégoût certain.
— Arnaud Viviant, Cantique de la critique (p. 143-144)

  1. Et pas ironique du tout quand il déplore la verbosité en enchainant trois adjectifs parfaitement synonymes. ↩︎

  2. « Passer crème » et « avoir le seum » sont ridicules dans ma bouche et carrément pathétique dans la sienne. ↩︎

  3. Mais cela peut : son passage sur Anton Ego et la vision du critique dans Ratatouille est tout aussi attendrissant que pertinent. ↩︎