L’année 2021 en livres

Livres

« Pour bien écrire il faut bien lire », disait ma grand-mère, qui devait sans doute l’avoir lu. Alors je lis — plusieurs dizaines d’articles par jour, deux ou trois journaux par semaine, quelques magazines par mois. Et une grosse quarantaine de livres cette année, je n’avais pas autant lu depuis la fin de mes études.

Une année haute en couleur. Je ne crois pas tricher en comptant une douzaine de bandes dessinées. Si les six volumes de la série Hilda de Luke Pearson peuvent se lire dans la journée, Le choix du chômage se lit comme l’enquête journalistique au long cours qu’elle est, le trait de Damien Cuvillier renforçant la profondeur de la démarche de Benoît Collombat. Entre les deux, Comédie française et Maison Ronde sont de fascinantes plongées dans les entrailles du pouvoir, même si Mathieu Sapin a dû constater son échec et que Charlie Zanello a préféré étudier le quatrième d’entre eux.

À bicyclette. J’ai compris qu’il se passait quelque chose lorsque mon distributeur Batavus habituel s’est révélé incapable de remplacer ma monture volée. Après avoir trouvé un magnifique vélo gris à paillettes chez Workcycles, j’ai décidé d’adhérer à la Maison du vélo, et de me documenter sérieusement sur les enjeux de l’urbanisme à hauteur de guidon. Pourquoi pas le vélo ? donne le sourire, mais Stein Van Oosteren s’exprime aussi comme un représentant de l’ambassade des Pays-Bas. Mieux que Le pouvoir de la pédale, Curbing Traffic m’a aidé à comprendre qu’une ville « presque sans voitures » n’est pas seulement une ville cyclable, mais une ville plus conviviale, plus féministe, plus prospère, et plus résiliente.

Des livres sur les livres. Je finis toujours par rechuter, et lire des livres sur la lecture. La Petite histoire de la librairie française m’a rappelé ces vieux « Que sais-je ? » qui hésitaient entre la vulgarisation et l’érudition, mais Patricia Sorel ignore les quarante dernières années de transformation numérique. Alberto Manguel m’a donné envie de déballer ma bibliothèque en remballant la sienne, et Carlos Fuentes m’a donné envie de (re)découvrir la littérature sud-américaine. Cyril Connolly m’a fait l’effet d’un Chesterton libéral et athée, et je me demande ce qu’Alan Jacobs — qui exprime son conservatisme en lisant les classiques — en penserait.

Lire est un métier. Je n’avais pas autant lu depuis la fin de mes études, mais je n’ai jamais aussi peu lu pour le travail. Dans Genius Makers, Cade Metz joue aux équilibristes sur la ligne de la technocritique, sans jamais parvenir à expliquer les tenants et les aboutissants de l’intelligence artificielle. Power Play est aussi pénible que son illustre sujet, et ce mot suffit à vous faire deviner son nom. Amazon Unbound est écrit par un journaliste qui montre comment l’institutionnalisation des pires travers du capitalisme a construit le « succès » d’une entreprise véritablement déchainée, et Working Backwards est écrit par les responsables de l’exploitation systématique des travailleurs du corps et la pressurisation constante des travailleurs de l’esprit.

C’est du roman. « C’est très bien » — cette phrase est souvent revenue dans l’épisode du Podcaaast consacré à Klara et le soleil. Voilà que Javier Cercas se fait auteur de polars ! Avant d’être un roman policier, Terra Alta est un roman de Javier Cercas, et tous les romans de Javier Cercas ne sont-ils pas des romans policiers  ? The Old Man and the Sea restera associé à la vaccination, et je repense souvent à Hamnet, un roman d’une délicatesse folle. Et puis bon, à ce niveau, A Promised Land est moins un testament politique qu’une réinterprétation romancée du premier mandat de Barack Obama.

Une année haute en couleur (bis). En lisant The Design of Everyday Things entre Noël et le jour de l’an, j’ai teinté toute l’année qui a suivi. Nos seules sorties ont ainsi été consacrées à la recherche d’une certaine beauté : celle des objets du quotidien réunis dans l’exposition Déjà-vu ou conçus par Dieter Rams, ou bien celle de la grandiose basilique de la Sagrada Familia. Espérons que Le tueur des abattoirs n’aura pas le même effet sur l’année prochaine.