Freewrite Alpha : quand l’innovation n’est pas un progrès

ÉcritureTechnologies

« L’histoire continue », clame fièrement Astrohaus, qui présente son Freewrite Alpha comme un digne successeur du Neo 2 de feu AlphaSmart, dont elle a récupéré le nom de domaine. Oui, mais voilà, j’ai des questions. Beaucoup de questions. Puisqu’Astrohaus ignore mes courriers électroniques, je me suis permis de prendre le public de la campagne de sociofinancement à témoin, et de mettre en scène mon ingénuité sur Indiegogo1 :

Bonjour ! J’ai envoyé quelques questions à l’équipe d’Astrohaus le jour de la présentation du Freewrite Alpha, mais je comprends que ces dernières semaines ont été bien chargées. Puisque vous incitez à la comparaison avec les produits d’AlphaSmart, je me pose des questions sur la durabilité à long terme de votre plateforme. Le dispositif peut-il être utilisé sans connexion à l’internet (peut-on l’« activer » et modifier ses paramètres sans recourir au service Postbox) ? L’appareil peut-il encore fonctionner avec une batterie déchargée (pourra-t-on l’alimenter avec le port USB-C lorsque la batterie tombera en panne) ?

Sean O’Rourke, directeur produit d’Astrohaus depuis le début de l’année, répond :

Excellentes questions. Pour le fonctionnement hors ligne — oui :) Pour le fonctionnement sans batterie, c’est effectivement une très bonne question. La réponse courte est « oui », la réponse longue est « nous n’avons pas encore programmé ce circuit, mais c’est peut-être le coup de coude dont nous avions besoin pour nous y mettre ».

Les journalistes doivent ignorer le premier compliment sur leurs questions, qui n’est que pure courtoisie, mais jamais le deuxième, qui n’est que tentative désespérée de flatter un égo chancelant2. Ce « oui » est un « non », plus encore après ce laïus :

Une note sur la batterie : nos batteries sont qualifiées pour des centaines et des centaines, voire des milliers, de cycles. La durée de vie des batteries varie en fonction de la température, de la vitesse de charge et de décharge, de la capacité lors de la charge et de la décharge… Admettons qu’une batterie possède une durée de vie moyenne de mille cycles, à raison de cent heures par cycles.

Cela fait cent-mille heures. À raison de dix heures d’usage par jour, cela représente dix-mille jours d’usage, soit un peu plus de vingt-sept ans.

Les batteries de téléphone et d’ordinateur portable s’épuisent rapidement parce qu’elles sont constamment chargées et déchargées, elles font généralement un cycle complet par jour, parfois plusieurs. Cela signifie que vous consumez la durée de vie de la batterie en moins de mille jours (environ trois ans), selon la vitesse de charge, la surcharge, la durée d’exposition à une température élevée… Naturellement, cela cause beaucoup d’anxiété au sujet des batteries.

Tout cela pour dire que la batterie n’est pas la préoccupation première lorsque nous faisons la liste des points de défaillance possibles. Nous utilisons le même fournisseur depuis un certain temps, et leur qualité est très élevée.

Les lecteurs de mes ouvrages consacrés aux batteries savent que ce raisonnement est spécieux, fallacieux, voire ouvertement mensonger. Mais le meilleur est à venir :

Nous avons tendance à oublier que les AlphaSmart que nous possédons encore (et que nous aimons) sont ceux qui ont survécu. Des millions de ces appareils ont été fabriqués et, malheureusement, il en reste tout au plus quelques dizaines de milliers. La triste vérité, c’est que la technologie se dégrade avec le temps, comme tout le reste — même les technologies les mieux conçues.

Nous espérons que dans vingt ans, longtemps après la disparition de Freewrite3, les gens apprécieront toujours d’écrire sans distractions sur Alpha. Certains de nos appareils seront encore là, beaucoup ne le seront plus.

La technologie a beaucoup évolué depuis… ne serait-ce que depuis que mon Neo 2 a été fabriqué. Nous avons parlé aux ingénieurs qui ont fondé AlphaSmart, ainsi qu’au responsable des projets Neo et Neo 2 chez Renaissance Learning. Ils ont eu l’occasion de consulter nos plans et nos modèles. Grâce aux progrès de la technologie, Alpha est plus simple et présente moins de points de défaillance que les bons vieux AlphaSmart. Comme les technologies sont éprouvées, elles sont plus fiables et solides qu’elles ne l’ont jamais été.

Comme nous, ils sont impatients de voir l’histoire se perpétuer. Nous ne pouvons qu’espérer que nos appareils seront aussi aimés que les leurs, et nous leurs sommes reconnaissants de nous avoir ouvert la voie et de rendre nos produits possibles.

« Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra », je ne pouvais pas laisser passer ce monceau de sophismes :

Bonjour Sean, merci de ta réponse sur la batterie, et de nous avoir donné un petit aperçu de la conception d’Alpha (je serais curieux d’en savoir plus !) Cela dit, j’aimerais entrer dans le détail de la relation entre l’appareil et le service.

Je suis d’accord pour dire que les Neo 2 que nous utilisons encore aujourd’hui sont ceux qui ont survécu, mais on pourrait dire la même chose de toute chose, y compris d’une certaine ampoule dans une certaine caserne de pompiers qui pourrait être la définition du biais des survivants. Le fait est que nous pouvons encore utiliser nos Neo 2 parce qu’ils ont été construits comme des tanks, avec de multiples redondances, sans qu’un point unique de défaillance puisse les emporter. (Votre batterie est grillée ? Utilisez des piles AA ! Vous n’avez plus de piles AA dans vos tiroirs ? Pas d’inquiétude, une pile bouton garde vos fichiers en mémoire ! Et ainsi de suite…) Ils ont été bien conçus.

J’ai toute confiance dans votre capacité à concevoir un appareil robuste et joli, je ne doute pas une seconde que la batterie durera des années, je suis certain que le clavier mécanique me survivra. Je n’ai pas la même confiance dans le fonctionnement continu de Postbox et des nuages qui jettent une ombre sur Alpha. (En tant que journaliste technologique, j’ai vu plus de services infonuagiques apparaitre et disparaitre ces dix dernières années que je n’ai lu de livres. Et je lis un paquet de livres.)

Quand vous dites : « dans vingt ans, longtemps après la disparition de Freewrite, les gens apprécieront toujours d’écrire sans distractions sur Alpha », puis-je en déduire que Postbox n’est pas essentiel au fonctionnement d’Alpha, et qu’Alpha pourra être « activé » et utilisé sans Postbox ?

Soudainement, Sean s’est mis aux abonnés absents. John Warner, qui a déboursé comme moi une somme indécente pour obtenir le droit d’espérer recevoir un produit en juillet 2023, a profité d’une autre question sur le stockage local pour relancer la conversation :

Ma question et celle d’Anthony Nelzin-Santos sont restées sans réponse. Dans quelle mesure l’Alpha peut-il être utilisé hors ligne, sans créer de compte Postbox ? Je comprends que cela pourrait empêcher la mise à jour du programme interne. Mais donc : l’Alpha peut-il être allumé ; peut-on taper, enregistrer, et transférer des fichiers par USB-C ; toutes les commandes et options pertinentes sont-elles disponibles ; sans connexion au nuage ? Ou bien faut-il créer un compte Postbox lors du premier allumage et de la première configuration d’Alpha ?

Sean répond, cette fois de manière beaucoup plus laconique, mais pas au point d’oublier le compliment règlementaire :

Excellentes questions. Correct — un million de pages en stockage hors ligne :) Transfert vers votre ordinateur exactement comme une clé USB.

Alpha peut être utilisé entièrement hors ligne, pour toujours, exactement comme nos autres produits.

Ce n’est pas faux : il est effectivement possible de démarrer les autres produits de la gamme Freewrite sans compte Postbox. Ce n’est pas vrai pour autant : un compte Postbox est nécessaire pour changer des réglages aussi incontournables que l’arrangement du clavier !4 Le stockage local est conçu d’abord et avant tout comme un cache du stockage distant.

« Alpha est plus simple et présente moins de points de défaillance que les bons vieux AlphaSmart », mais les bons vieux AlphaSmart ne possédaient pas de point de défaillance aussi évident. « La triste vérité », effectivement, « c’est que la technologie se dégrade avec le temps », parce que les technologistes confondent l’innovation avec le progrès.


  1. Nous vivons une époque for-mi-dable. ↩︎

  2. Devinez combien de journalistes en sont capables. Je vous donne un indice : vous avez assez de doigts, même après deux ou trois accidents de tronçonneuse, pour les compter. ↩︎

  3. La déclaration la plus honnête de tout l’échange. ↩︎

  4. Et, bien sûr, pour mettre à jour le programme interne. ↩︎